Lettre à Céline


Thyde Monnier écrit sur un ton ironique à Louis Ferdinand Céline , chez son éditeur Denoël, en affectant de croire qu'il s'agit d'une femme.
Cette lettre imite plus ou moins le style cru qu'affectionne l'auteur de " Mort à crédit ", paru en 1936. Mais ce n'est que pour mieux en faire la critique. Thyde, qui est une sentimentale, refuse d'admettre que le cynique Céline puisse écrire : " La vie, c'est pas une question de cœur. " car pour elle, justement, tout dans la vie doit passer par le cœur et son but est, si possible, d'atteindre le bonheur.



Lettre à Céline, chez Denoël Estelle.
Paris.

Ma pauvre dame Céline, vous m'excuserez de vous écrire. Je ne voudrais pas vous embêter, parce que je comprends que vous devez être déjà bien fatiguée, après avoir écrit un livre aussi gros que "Mort à crédit". Je vois que pour moi, quand j'ai seulement copié trois recettes dans ma " Parfaite cuisinière", la main me tremble, alors qu'est ce que ça doit être, vous qui avez écrit ces 697 pages.
Même que quand Félicien, mon mari, a acheté votre livre, j'ai cru que c'était encore un recueil d'économie ménagère ( à cause du titre qui parlait de crédit et que ça voulait dire qu'il valait mieux acheter au comptant). Je lui ai dit, à Félicien, :" Eh ben : quand je saurai te faire tout ce qu'il y a là-dedans, tu pourras remercier Céline : Car il est très gourmand Félicien, et tout mon temps se passe à lui réussir des petits plats. Je le fais volontiers, car la gourmandise, c'est le seul défaut de mon mari. Le seul ? Oui, jusqu'à présent, mais maintenant, il perd tout les restes de ses qualités, cet homme si tranquille. Et après m' être longtemps demandé d'où ça venait, maintenant je le sais, parce qu'il me l'a avoué lui-même, en me criant :
- Sacré mille bordels de merde, c'est Céline, si tu veux le savoir, infecte charogne, qui m'a appris à vivre.
Jamais mon mari ne m'avait parlé comme ça. Il était plutôt poli et ça m'a fait un coup au coeur. La première chose, je me suis dite :
- Mon Dieu bonne vierge, il a fait connaissance d'une mauvaise femme. De sûr, cette Céline, c'est une fille de maison, qui lui a appris ces sales paroles...
Avant, je vous parle des premiers temps de notre mariage, quand il lui prenait envie de faire ce que vous pensez (excusez-moi de vous parler de ça...) il me disait :
- Mon amour, je t'aime... j'ai envie de sentir ton bon corps près du mien, viens vite, viens ma chérie... Et vous trouverez peut-être que je suis bête, mais ça me plaisait bien.
A présent, il me dit :
- Petite vache, amène ta bidoche que je t'écrabouille tout. Je suis en plein dans la sauce, putain de Dieu, je rentre dedans comme un souffle... Ah merde.
Je m'arrête parce que j'ose pas tout dire, mais moi, ces saletés, ça m'empêche d'avoir mon plaisir naturel, comme tout un chacun. Je préfère qu'on fasse l'amour simplement, j'ai pas besoin de tout ça pour être heureuse, au contraire, j'aime mieux la tendresse.
Madame Céline, vous m'excuserez, je voudrais pas vous être désagréable, mais vous avez une bien mauvaise influence sur mon pauvre Félicien...
De lire votre livre de recettes, (et moi qui avait cru que c'était des bons petits plats... ah merde alors...bon, c'est contagieux) en plus de le rendre mal embouché, ça lui a changé les idées du tout au tout. Lui qui aimait son pain bien frais le matin, quand je lui apporte son petit déjeuner au lit, il me dit :
- Fous le camp, que je me tape un rassis.
Je le comprends plus. Ou bien le soir, quand nous sommes couchés, je sens que le lit bouge, pire qu'un bateau, moi, je lui dis :
- Tu es malade ? Tu remues bien ?
Et il me répond :
- T'inquiète pas, je me fais une petite branlette...
Cà, c'est encore un des mots de votre livre. N'importe à quelle page qu'on l'ouvre, ce mot là, on est sûr de le trouver. C'est comme "enculer."
Il faut croire que les gens passent tout leur temps à faire ça, ou à se le faire faire ? moi, je ne l'aurais jamais cru...
Avec ça, il court après toutes les femmes. "Bordel de vache, je l'ai entendu qui disait hier à notre concierge qui a soixante deux ans, tu vas te laisser licher le cul, oui ou non ? Je veux te faire le même Wout- Wout .
Et comme la concierge répondait qu'on voulait pas de môme dans la maison, il s'est mis à l'engueuler, que tout le monde était aux fenêtres.
- Poil au cul... il criait. Merde... La peau de mes burnes... Merde... Mon panais... Merde... Saloperie... Merde... Bordel de foutaise... Merde... Je te chie sur la gueule... Merde... Ces conneries... Merde... Pour une suçade...Merde... Ta soeur vend son cul... Merde..."
Enfin, il en a tellement dit qu'il pouvait plus parler. Il est tombé dans le vestibule. Je l'ai ramassé, il me semblait qu'il y avait du caca partout, autour de lui, sur lui et dedans lui... Je l'ai bien lavé partout avec de l'eau fraîche et j'avais mis un brin de lavande, pour parfumer... J'y disais : " Mon pauvre petit..." Et il m'embrassait la main, comme depuis des jours, il l'avait plus fait. Et puis il pleurait et il me disait : "C'est Céline, C'est Céline..." Alors moi, je l'ai vu votre livre. Malgré qu'il soit long, j'ai eu le temps pendant les quarante cinq jours que Félicien a eu la fièvre que les docteurs ils ont dit : "Erotique... " Et alors j'ai compris que mon pauvre mari y soye devenu fou !
Vraiment, Madame Céline, vous croyez que tout le monde sur la terre, c'est comme ça, Alors moi, ça vous dégoûte de vivre. On a déjà la crise, la révolution espagnole, la frousse de la guerre... c'est pas ça qui adoucira la peine des hommes ! Mais moi j'ai compris aussi que toute cette dégueulasserie que vous vomissez, ça vous est venu sans doute d'un gros mal au coeur de la vie... Seulement, si vous n'aimez plus ça, il faut pas en dégoûter les autres. Parce que la vie, respirer l'air, aimer quelqu'un qui vous aime...ça a du bon ... J'ai pensé que votre mal, c'est d'avoir cru à une des choses que vous dites dans votre livre, page 63 : "La vie, c'est pas une question de coeur. Oui. Eh bien, c'est là où vous trempez, où vous nagez, où vous prenez un bain dans l'erreur, bien plus que dans votre merde, qui devient inodore, à force d'être délayée par votre encre... Oui, la vie, c'est une question de coeur. La vie, ce n'est qu'une question de coeur. C'est de ne pas y croire à ça, qui rend tout le monde si malheureux, parce que la question de coeur, dans la vie, c'est comme ce machin parfumé, qu'on met dans les cabinets, ça n'enlève pas la merde, mais ça empêche de la sentir. Alors, vous, si le machin à bonne odeur vous le jetez par la fenêtre, qu'est ce qui nous reste ? Vous comprenez, Madame Céline ?

La femme à Félicien.