Les prix de la cession d'automne 2004 ont été attribués à :


Claire Castillon
Grand Prix Thyde Monnier
Vous parler d'elle (Fayard)
Dans la cruauté comme dans la violence, dans le cri comme dans la recherche de la tendresse, Claire Castillon donne à son quatrième roman des couleurs ténébreuses, des visions de cauchemars, des angoisses sur l'être ou le non être. Elle nous conduit, avec son écriture en contrastes et une intrigue entre rêve et réalité, dans les labyrinthes d'une femme qui cherche des sorties de secours pour échapper au monde horrifique des adultes et redevenir, par le jeu d'une imagination miroitante de férocités, une sorte d'enfant pour lequel tout serait permis afin d'affirmer ses barbaries, ses désirs et ses personnages imaginaires métamorphosés en totems torturants. " Je n'ai jamais existé " écrit la narratrice de Vous parler d'elle. Tout le roman de Claire Castillon est destiné à lui insuffler une vie de chimères à défaut de réalités viables et certaines. Très fort et très corsé.
(source SGDL, Joël Schmidt )

Mercedes Deambrosis
Bourse Thyde Monnier
La Promenade des délices (Buchet-Chastel)
Mercedes Deambrosis a du caractère et un beau tempérament d'écrivain. Son recueil La Promenade des délices, n'est pas parfumé à l'eau de rose. Les nouvelles sentent la mort, la merde et le sang. " Faire la guerre et mourir pour elle n'a aucun intérêt " est-il écrit en exergue. Ce n'est pas l'histoire des combattants de la guerre d'Espagne que nous raconte Mercedes, mais celle des morts, ceux qui prennent une balle dans la tête sans savoir pourquoi. Ceux qui meurent humiliés, suppliciés, parce qu'ils ont été dénoncés par des matrones monstrueuses, ivres de jalousie et de cupidité. Et parce que la bouffonnerie s'accorde avec l'horreur, il y a aussi cette pauvre sotte, épouse d'un bel homme ressemblant à Victor Mature qui voudrait bien savoir pourquoi elle ne peut pas enlever les taches sur les chemises et la veste de son mari, employé à la direction générale de la sécurité, et qui se demande quel travail il peut bien faire pour se tacher ainsi tous les jours. Epouse stupide de Barbe Bleue.
(source SGDL,Marie-France Briselance )

Jean-Pierre Ohl
Bourse Thyde Monnier
Monsieur Dick ou le dixième livre (Gallimard)
Ce premier roman fort réussi accroche certes l'envie d'écrire au bonheur de lire et à la curiosité qu'un grand texte peut susciter, mais pas seulement! Le narrateur, fou de Dickens, rêve de découvrir comment celui-ci envisageait la fin d'une œuvre que sa mort a laissé en suspens. Il en parle à qui veut l'écouter et surtout à cet extraordinaire Monsieur Krook qui tout en tenant une librairie de livres d'occasion et d'exemplaires rares, est lui aussi tarabusté par Dickens. Avec l'entrée en scène de Mangematin, vieil ami du narrateur, on assistera aux effets d'une rivalité haineuse entre celui qui traque le vrai et celui qui trouve son bonheur à dépouiller l'autre de son travail. Les deux intrigues se déroulent donc en parallèle, et la fin s'avère…du pur Dickens. Je promets du plaisir au lecteur, Jean-Pierre Ohl ayant un sens aigu des suspenses et de la …manipulation des écritures.
(source SGDL, Christiane Baroche)

Brigitte Aubonnet
Bourse Thyde Monnier
Le Bleu des voix (Le Bruit des autres)
Pendant des années, Brigitte Aubonnet a dirigé, avec rigueur et enthousiasme, la revue Encres vagabondes, qui a promu une littérature peu connue mais de qualité, et mis en avant des nouvelles inédites. C'est l'écrivaine qui nous passionne aujourd'hui. Le Bleu des voix, au si beau titre, est un recueil de nouvelles atypiques. L'écriture de Brigitte Aubonnet, en prise directe sur les émotions et le corps, émerge étrangement du silence, du non-dit, mieux encore de la confusion que les êtres entretiennent avec leurs sentiments, en quête d'une compréhension qui sans cesse se dérobe. Au lecteur de retrouver son chemin intime, dans des récits poignants et ambigus (Ni bleu ni vert, Chair ou poisson, Caméléon) dont les titres définissent parfaitement les zones souterraines où s'interrogent des personnages en quête de vérité, et plus particulièrement - quels que soient les peurs, les échecs, les souffrances et la mort-accrochés à l'espoir quotidien des révélations intérieures qui ouvrent sur un désir de vivre authentique et lucide.
(Source SGDL, Hugo Marsan)

Chantal Bourbigot
Bourse Thyde Monnier
Loin de mes proches (La Martinière)
Chantal Bourbigot rêve d'un chagrin d'amour. Rien de surprenant, dès lors, que Suzanne, l'héroïne de Loin de mes proches, soit une épouse plaquée. De cette distorsion de l'architecture sociale va naître une femme nouvelle. Lasse d'avoir confondu pendant des années sécurité avec joie, la mère de famille dentiste se voit soudain avec des yeux neufs, et devient coiffeuse de génie dans sa Bretagne natale. Reste la haine qu'elle voue à Gérard, l'ex-mari, qui lui a indiqué… " Le chemin de la niche ". De la femme délaissée à la veuve dont l'époux aurait été assassiné, il n'y a qu'un pas, juste un degré à franchir dans l'échelle du malheur et du respect mérité. Voilà des idées à s'attraper vingt ans de prison-aquarium, et à faire l'amour toute seule pour le reste de sa vie. Dans ce premier roman, Chantal Bourbigot a l'écriture incisive, avec ce léger décalage de l'histoire tordue qui ne demande qu'à être vraie. C'est purement emballant !
( Source SGDL,Alain Absire)

Frédéric Cathala
Bourse Thyde Monnier
Le Théorème de Roitelet (Albin Michel)
…Ou les dessous de la Guerre de 14, qui va tuer des millions de gens pour satisfaire l'égo de certains ou leur difficulté d'être. Ainsi Roitelet inféodé aux rectitudes statistiques qui aligne des théories sur les affrontements et leur avenir. Ainsi Wronski, espion, qui survit grâce à ses activités de manipulateur et recueille des renseignements transmis à qui paye. Ainsi Albertini entouré de ses copains et qui se mitonne dans les tranchées une "bonne vie" grâce à ses talents un tantinet mafieux. Ainsi Arnaud qui voyant en Roitelet celui qui va lui faire perdre les bénéfices de la guerre, le dessert auprès des généraux tous plus bêtes les uns que les autres. Et cette fresque enlevée, drôle souvent, terrible parfois, vous rappelle à la réalité des conflits : certains y gagnent.
(Source SGDL, C.B.)

Yasmine Ghata
Bourse Thyde Monnier
La nuit des calligraphes (Fayard)
Il est des livres qui sont souvent des enchantements, celui de Yasmine Ghata, premier roman, en est un. A travers une intrigue qui se déroule en divers lieux de l'ancien Empire Ottoman, elle offre à la calligraphie dont une femme, Rekka, est à la fois l'inspiratrice artistique et le démiurge mystique, un pouvoir de libération, de respiration, d'élévation d'une beauté envoûtante. Elle transforme ces signes d'ornements, ces courbes, ces volutes, en un combat pour la dignité des femmes, pour un langage qui dépasse les clivages sociaux, qui abolit les ruptures sexistes, et qui réconcilie l'Islam avec lui même en le réinvestissant dans une tradition perdue d'universalité. La poésie de ce roman, sa musique et ses passions dessinent en nous des calligraphies d'émotion émerveillée.
(Source SGDL, J.S.)

Frédéric Mora
Bourse Thyde Monnier
La nuit des nuits (Le Seuil)
Le premier roman de Frédéric Mora affronte un thème ambitieux et complexe. L'audace était belle : le récit est très réussi. Pari gagné, pour un choix exigeant auquel peu de premiers ouvrages nous habituent. Frédéric, le narrateur (Frédéric Moreau de l'Éducation sentimentale de Flaubert ?), traverse les sous-bois nocturnes d'une épreuve ô combien déterminante. Il retrouve Flore dont il s'est séparé, accompagnée d'Esther, jeune femme étrange qui s'éclipse dans la pénombre d'un appartement, théâtre de ce huis-clos étrange. Rêve, réalité, fantasme, piège, Frédéric s'enfonce dans la nuit des nuits, où un autre homme, son double - ou son véritable moi - raconte une ancienne histoire, singulière et éternelle. Le roman de Frédéric Mora, loin des codes actuels des épanchements excessifs et souvent faux, nous ramène (on pense à Nerval) au cœur même de la fiction : magie salvatrice qui submerge le lecteur du plaisir obscur de ses propres ambiguités.
(Source SGDL, H.M)

Dominique Fabre
Bourse Thyde Monnier
Pour une femme de son âge (Fayard)
Ces nouvelles très diverses sont au bout du compte reliées par une trajectoire. Au travers de différentes histoires, on assiste à l'évolution d'une être qui passe du stade de "jeune garçon" à celui d'homme pouvant enfin porter un regard traversier sur ce qui l'a constitué, en particulier un père au bord d'une ruine perpétuelle, et une femme qui apparaît toujours aux moments les plus inattendus pour prendre, peu à peu, une importance fondamentale. Chaque nouvelle a sa vie propre et présente une saveur particulière, sa fin et son entame. Il n'empêche, quand vous les avez toutes dégustées, leur finalité vous apparaît, et cela, voyez-vous, ajoute un supplément de subtilité à l'ensemble.
(Source SGDL, C.B)